La Courte Échelle

Roman ado – Red Man, de Jean-François Chabas, aux éditions Au Diable Vauvert

L’écrivain Jean-François Chabas publie chez les éditions Au Diable Vauvert un roman ado puissant, militant et humaniste qui nous emmène en Australie, au cœur de la tribu aborigène où Marvellous, un adolescent de 13 ans, trouve sa force dans la consommation de l’ice, une drogue introduite par les colons.

Red Man, Jean-François Chabas – Editions Au Diable Vauvert, 2021 – 12 euros


Australie. Un désert. Peut-être celui des Territoires du Nord. Marvellous, orphelin de 13 ans, vit au sein de sa communauté aborigène, la tribu Pitjantjatjara, en proie à la misère, au chômage, à la violence, à l’alcool, aux sniffs de colle, d’essence, et à l’ice. Les petits cristaux blancs procurent à l’adolescent un sentiment d’invulnérabilité face au monde et à la société :  » Je règne sur moi-même, sur les autres, sur la Terre« . Mais Marvellous a surtout besoin de l’ice pour se sentir tout-puissant à l’égard des piranpa, les colons anglais qui ont planté leur drapeau en Australie il y a plus de 200 ans et qui ont dépossédé les aborigènes de leurs terres, de leur culture, de leur libre-arbitre et de leur dignité. Déchiré entre la haine et son attachement aux coutumes de sa tribu, et malgré la protection bienveillante de Aunty, sa tante, Marvellous décide de voler les piranpa. Pour les « punir ».

Son projet l’emmène sur des chemins hasardeux. Il croise longuement celui du redouté Red Man, guerrier aborigène, gardien des savoirs ancestraux, qui incarne l’histoire de la tribu. Marvellous lui oppose une farouche résistance et toute sa colère. Avec autorité et force, Red Man dénonce les sources du mal, déconstruit le processus d’aliénation et d’asservissement, et va jusqu’à mettre en cause la faiblesse et le comportement des siens qui font exactement ce que les piranpa attendent d’eux… Les paroles de Red Man bousculent le garçon et s’immiscent en lui à son insu. Finalement, c’est que Marvellous vit avec Alfa, la fille blanche, que lui réveillera sa conscience et sa lucidité. Une épreuve qui a valeur de rite et de remise en question, car elle pousse l’adolescent jusque dans ses retranchements moraux et physiques. Et au fond, jusqu’à la dignité et la nécessité de « porter haut la tête ».

C’est toujours avec intelligence, sincérité profonde et authentique générosité que Jean-François Chabas partage l’âme de ses voyages. Chacun de ses pas semble transcendé par la rencontre humaine, respectueuses et attentive. L’écrivain connaît bien l’Australie, où il a partagé beaucoup de temps avec les aborigènes. Ce qu’il a vu, entendu, compris, donne un récit qui a vocation à faire « œuvre utile ». Et cela sera fait, car aucun lecteur, aucune lectrice ne quittera ce livre comme il y est entré… L’écrivain éclaire le roman d’éléments de la culture aborigène, à travers son rapport à la nature, au temps, au sacré, aux rituels, aux Anciens, aux autres. Fiction militante et humaniste, Red Man a une valeur documentaire, à plus d’un titre, et il renvoie à d’autres histoires dans d’autres lieux. Terres spoliées, ressources volées, savoirs pillés, humiliations, acculturation, assimilation par l’éducation, privation de droits civiques… on pense aux Amérindiens ou encore aux Ouïghours.

Red Man
est un livre important, car il mêle violence et beauté, défaite et dignité, et porte notre regard au loin, sur le combat d’une jeunesse de l’autre bout du monde.